lundi 20 avril 2009

TV. Europe. Faut-il vraiment copier les séries américaines?


Depuis ce début de millénaire et le triomphe à l'audimat de nombreuses séries américaines sur les écrans européens, les chaînes de toute l'Europe font leur possible pour tenter de reproduire désespérément les recettes de fabrication des Américains. Et pour l'instant il faut bien avouer que le résultat est invariablement très mauvais. Les copies européennes sont à leurs modèles américains ce que les colas de grande distribution sont au Coca-Cola : elles en ont plus ou moins la couleur, mais absolument pas le goût.




En fait, les chaines européennes pêchent par ignorance. Les séries américaines actuelles ne sont pas le produit d'une recette miracle trouvée récemment, mais s'inscrivent dans une tradition qui prend ses racines dans une culture télévisuelle bien précise. Les fictions américaines ne sont pas nées avec "Starky et Hutch", symbole pour les français de la série classique made in US, pas plus qu'avec "Six feet under" ou autre production HBO des années 90 qui incarneraient l'âge d'or des séries américaines. Cette notion d'âge d'or des séries américaines ferait d'ailleurs bien rire n'importe quel connaisseur de la question tant l'histoire des séries américaines s'écrit depuis déjà un bon nombre de décennies.

Ce que j'appelle ici la tradition nationale en matière de fiction est l'ensemble des facteurs qui ont construit au fil des années l'identité de la fiction dans une société donnée. Facteurs qui consistent notamment en la place donnée au producteur, au réalisateur, au scénariste et aux acteurs dans le processus de fabrication de la fiction. Facteurs qui ont des répercussions sur la construction et l'écriture mais aussi sur les thèmes abordés et le regard porté sur la société.

La mode actuelle des séries américaines est plutôt due aux bouleversements du paysage audiovisuel qui s'est produite à partir de la fin des années 90 au niveau de la distribution : la multiplication des chaînes, la généralisation du DVD et de l'internet à haut débit ou encore du 3G. Tous ces nouveaux canaux de distribution sont extrêmement friands de nouveaux programmes et quelle meilleure source que le marché américain, champion de la production de divertissements en tout genre, et dont la culture et l'environnement nous est si familier?

Essayer de dégager une recette infaillible à partir de séries américaines relève de la gageure. Jamais une chaîne européenne ne pourra produire "Les experts" pas plus que "Les Sopranos"! Il suffit de regarder les risibles "RIS, police scientifique" (TF1) et "La mafiosa" (Canal Plus) pour s'en convaincre une bonne fois pour toute.

Que de temps perdu, d'argent jeté par les fenêtres, et de talents gâchés par ces tentatives ridicules de reproduire un modèle qui n'a pas à être copié. Les séries américaines s'inscrivent dans un patrimoine, dans des traditions, dans un savoir-faire développé au fil des années. Les séries américaines sont justement américaines.

Si les Européens veulent faire des bonnes séries, ils doivent regarder ce qu'ont fait leurs prédécesseurs. Ils doivent connaître l'histoire de leurs propres fictions télévisuelles. Or, pour prendre le cas de la France, qui a encore à l'esprit ce qu'on pouvait bien produire en matière de fictions télé dans les années 50 et 60? Pour faire une bonne série télé en France aujourd'hui, une consultation des archives de l'INA (Institut National de l'Audiovisuel) me semble au moins aussi important que de regarder ce que font les Etats-Unis.

La course à l'audimat, qui prend ses racines en France dans la privatisation de TF1, nous a conduit à de graves erreurs en matière de production de fictions télés. Les télé-spectateurs français sont aujourd'hui gavées de deux types de fictions françaises (les deux premières de la liste) et ont parfois accès à trois autres (selon les périodes) :

1) Les séries franchouillardes sans aucune audace (L'instit, Joséphine ange gardien...), généralement construites autour d'un métier populaire ou d'un héros irréprochable qui ferait passer Soeur Emmanuelle pour un serviteur de Satan. Ces séries tentent de s'inscrire dans la réalité de la société française mais avec une crétinerie rarement atteinte (là il serait peut être bien de regarder ce que font les Anglais avec beaucoup de talent depuis des décennies)
2) Les copies de série américaine où tout est raté (L'hopital, Ligne de feu, RIS, Clara Sheller...) : le jeu des acteurs est invariablement pitoyable (les bons acteurs ont ils peur de jouer dans ce type de série? il faut croire - et là on est déjà face à un obstacle apparemment infranchissable quand on les compare au modèle américain au casting impeccable - que serait Docteur House sans Hugh Laurie?). Mais il serait injuste de tout mettre sur le dos des acteurs. Les dialogues et situations sont très artificielles. On sent tellement la tentative laborieuse de copier les modèles américains que ce soit au niveau de la construction que de l'interaction entre les personnages que ça en devient vite ridicule.
3) les fictions de prestige. Ces unitaires ou mini séries s'appuient généralement à la fois sur la tradition littéraire française (Zola, Maupassant, Balzac) ou des personnages historiques (Napoleon, Salengro, De Gaulle...) et sur des acteurs de cinéma (Depardieu,...). Bref ces fictions tentent de gommer tout lien avec la télé. Ce qui parait assez logique puisque depuis des années rien ne semble plus incompatible que les mots "qualité"' et "fictions télé française".
4) les sitcoms. Les Français ont toujours eu du mal avec ce type de format qui a donné des choses aussi diverses que "Maguy" (Antenne 2) ou les multiples séries d'AB (Hélène et les garçons,...),... Dans tous les cas, on est bien loin de "Friends", "Seinfeld" ou même "Arnold et Willy". "H" est l'une des seules sitcoms de ces dernières années qui ait réussi à s'imposer et elle s'appuie largement sur le talent de célèbres comiques. Les français ont eu plus de succès avec un sous genre du sitcom, les formats de fictions courtes de 5 mn baptisées shortcoms : "Un gars, une fille", "Kaamelott", "Camera Cafe" sont autant de succès critiques et publiques, reposant sur une écriture dynamique et un casting impeccable.
5) les soaps. Ce genre, classique dans les pays anglo saxons, n'aura trouvé un dérivé français que très récemment avec "Plus belle la vie". Notons que les autres tentatives de lancer des soaps pour tenter de reproduire le succès de "Plus belle la vie" n'ont pour l'instant aboutit qu'à des échecs.

En fait quand on regarde les fictions françaises, on peut se demander si les chaînes y croient vraiment. Si elles ne cherchent pas simplement à remplir leurs obligations en terme de quota de production de fictions.

Le malaise est en tout cas aujourd'hui évident. Le responsable de la fiction de TF1 a changé plusieurs fois en deux ans. Takis Candilis et André Béraud ont tout deux essuyé de les plâtres suite aux déconvenues des productions maison. M6 fait du sous TF1. Quant à Canal Plus, la chaine fait de gros efforts pour sa part depuis quelques années pour devenir l'HBO français mais force est de constater que le résultat est assez moyen - bizarrement alors qu'elles ne produisent pas le même types de séries, TF1, M6 et Canal Plus souffrent du même mal profond : elles ne jurent que par les séries américaines et se perdent dans de pales copies sans grand intérêt.

On se demande quelle sera la voie suivie par France Televisions qui n'aura plus bientôt à se soucier autant de l'audimat qu'avant (puisqu'elle ne diffusera plus de publicité) mais aura indiscutablement moins de moyens? Les défenseurs du projet de suppression de la publicité sur les chaines publiques brandissent comme modèle la BBC! On peut sans honte éclater de rire, tant la BBC est une institution bien installée, avec une tradition d'indépendance et des moyens financiers autrement importants que le groupe France Televisions (voir l'entrée de mon blog qui est consacrée à ce sujet). En terme de fictions télé, la BBC, et même le groupe privé concurrent ITV ou Channel 4 ont développé une tradition de fictions de qualité, permettant à de grands scénaristes, réalisateurs et comédiens de s'y épanouir... depuis les années 50. Tradition, qui malgré des errements (incarnés également par de pâles copies de séries américaines) et une obsession de l'audimat qui n'a rien à envier aux Français, est encore assez solide pour produire de jolies réussites.

D'ailleurs à ce propos il est assez amusant de noter que certains commencent à parler d'âge d'or des séries anglaises alors que le filon américain semble parfois avoir du plomb dans l'aile. Là encore ce n'est qu'illusion. Les séries américaines ne sont pas aujourd'hui de moins bonne qualité qu'il y a huit ans mais elles ne se renouvellent tout simplement pas assez pour répondre à la demande de plus en plus pressante des sérivores. Donc ces derniers commencent à regarder ailleurs. Notamment du côté anglais, qui est traditionnellement un très gros producteur de fictions télé. Le reste du monde commence donc à redécouvrir la télé anglaise. Qui du coup s'est mis à produire quelques fictions insipides à destination du marché international ("Primeval", "Demons", "Torchwood",...), semblant ignorer que leurs plus gros succès récents, de "Doctor Who" à "Life on Mars" s'appuient justement en grande partie sur la tradition de la fiction anglaise. Quoi de plus british en effet que cet excentrique docteur, créé en 1963, qui voyage dans le temps et l'espace dans une cabine de police des années 50? Et que dire de "Life on Mars" qui a pour décor Manchester et nous parle de hooligans, de chômage ou encore de racisme dans un décor de terrains industriels en friche? Terriblement local et universel à la fois.

Un producteur comme Russel T Davies illustre bien le mariage difficile entre tradition nationale et influence internationale. Ce fan de "Buffy contre les vampires" est à l'origine du retour de Doctor Who sur les écrans anglais après neuf ans d'absence. Il a su influer dans "Doctor Who" de la modernité et de vraies relations sentimentales entre les personnages (ce qui n'a jamais été le fort de "Doctor Who", série plutôt appréciée par les garçons) pour le rendre plus accessible à un large public. Bref, avec "Doctor Who" Russel T Davies a su apporter un nouveau regard sur la tradition anglaise de la fiction en s'inspirant de la fiction américaine. C'est là sa grande réussite. Et c'est en ignorant cette tradition anglaise qu'il s'est planté avec "Torchwood", spin off de "Doctor Who" trop américanisé pour être honnête.

Les chaînes et producteurs européens de fiction doivent bien entendu regarder ce qui se fait ailleurs (et pas seulement aux Etats Unis) mais ils ne doivent pas oublier leur propre culture, au risque de tomber dans l'insipide. La fiction télé peut être et doit être un divertissement de qualité, un art, un stimulant pour les neurones (au même titre que le cinéma et la littérature), c'est à nous tous de lui donner la place qu'elle mérite.

4 commentaires:

Yéti a dit…

"Sous le soleil" un sitcom ?

Un article assez virulent et surtout caricatural... Tout n'est pas mauvais dans la production française et surtout tout n'est pas mauvais pour tout le monde.

Des millions de gens aiment "Plus Belle La Vie"... est-ce que se sont tous des idiots profonds ? Est-ce que seul "Les Sopranos" méritent d'exister ?

Très prétentieux et préremptoire tout ça...

Nicolas Botti a dit…

Je ne critique nullement "plus belle la vie"! Les soaps ont leur raison d'être et dans le genre "plus belle la vie" est une belle réussite.

Et encore une fois on est assez doué dans les fictions de prestige et les sitcoms de 4-5 mn.

Par contre on est très-très mauvais quand on créé des séries qui tentent de copier les Américains.

Je ne condamne pas dans l'absolu la fiction française, et je ne suis pas vraiment le premier à parler de crise de la fiction française.

PS : "Sous le soleil" n'est pas un sitcom effectivement. C'est corrigé.

Maitresinh a dit…

interessant.

mais j'ajouterai une chose importante, dans la lignée de ce que vous dites : les series doivent s'inspirer ( aussi) de leur filiation culturelles ...et d'un modele economique pour fonctionner.

Le modele US est pret a prendre des risques sur uen serie, quitte a la terminer tres rapidement...

En france, justement, c'est zero risques: on msie tout sur la menagere de moins de 50 ans, ou ses supposées attentes.

Je dis en france car justement, il n'existe pas encore de serie europeenne, juste des series d'europe. C'est un probleme car les marchés nationaux sont donc reduits et presentes des débouchés limités. cE qui renforce la crainte et le mediocrité.

la premiere chose a faire serait de passer du concept de chaine national a des chaines europeenne.

C'est d'ailleurs en marche (ARTE, Canal + france/espagne...,) mais il manque une prise de conscience de se probleme.

A partir de la, les chaines auraient les moyens et les débouchés.

Un serie comme life on mars ( d'ailleurs pompé aux USA et rattage complet) ou KDD en allemagne , ou meme Kamelott en france ( avec des projet de version italienne et espagnole).

je ne parle meme pas des series deja cultes d'europe, comme Ridget hospital, lui aussi "relooké " assez lamentablement.

De ce coté la, vous avez raison, si on assume un minimum de risque et de personnalité, au lieu de copier des recettes, ça marche.

Toujours est il qu'un des principaux obstacles a mon avis reste le fractionnement du marché europeen.

Joey a dit…

Merci à Nicloas : Très bon article qui pose des bases saines et justes pour un débat.

Merci à Maitresinh pour ses précision très justes.

J'ajoute pour ma part et avec ironie que "Maguy" est l'adaptation d'un sitcom américain ("Maude"), que l'écriture de PBLV fut lancée par des scénaristes italiens et que les producteurs "Sous le Soleil" tirent leur inspiration (selon leurs déclarations) de "Miami Vice"